Histoire nucléaire globale

Ce cours proposé par le Centre interdisciplinaire d’études sur le nucléaire et la stratégie (CIENS) compte pour la mineure géopolitique et relations internationales.

Guillaume de Rougé (CIENS / Paris III-ICEE)

Pour une histoire globale du nucléaire militaire

2018-2019

Date : le jeudi de 17h00 à 19h00. A partir de la séance du jeudi 8 novembre, le cours se tiendra de 18h à 20h

Salle : Jourdan, R2-02

Validation : assiduité, participation orale, rédaction d’une note de lectures croisées

Contact : guillaume.de.rouge@ens.fr 

S1 et S2, 6 crédits ects

Inauguré cette année, ce séminaire de recherche vient s’insérer dans le dispositif d’enseignement du CIENS éprouvé depuis déjà deux ans et articulant approches historiques, politiques et éthiques du nucléaire militaire. S’inscrivant dans une démarche décloisonnée d’histoire globale, ce séminaire invite à s’interroger sur les principaux phénomènes de circulations des idées et pratiques relatives au nucléaire militaire à toutes échelles, et à opérer un décentrement en observant les « autres » mondes nucléaires (Asie, Amérique latine, Afrique, Moyen-Orient), au-delà du seul prisme atlantique et russe hérité de la Guerre Froide. 

Les outils et apports de la socio-histoire, de l’histoire transnationale, de l’histoire des sciences et de l’histoire culturelle sont mobilisés et articulés en un plan de séances annuel décliné comme suit. 

 

I. Pour une socio-histoire du nucléaire militaire 

(Quatre séances programmées les 04/10 ; 18/10 ; 08/11 ; 29/11)

En premier lieu, ce séminaire s’inscrit dans une démarche socio-historique, dans un souci de décentrement et de renouvellement des questionnements historiques.  

Il s’agit tout d’abord d’étudier l’émergence et les évolutions de la notion-clé de dissuasion nucléaire, des concepts structurants (survivre et répliquer) et des « principes régulateurs » (proportionnalité, communication, crédibilité, discrimination) forgés et altérés à l’épreuve des crises internationales impliquant depuis 1945 un ou plusieurs Etats dotés. Autant d’idées et de pratiques en circulation à l’échelle globale, qui ont contribué à contenir voire résoudre ces crises « par le haut », i.e. sans détonation d’arme nucléaire, tout en remodelant sans cesse les conditions de la stabilité stratégique telles que perçues par les acteurs.

A la suite de ces premières analyses placées sous le signe de la confrontation, il s’agit d’appréhender dans leur diversité les pratiques et concepts structurant les phénomènes de coopérations internationales dans le domaine de la dissuasion nucléaire, d’une part en étudiant les expériences de dissuasion élargie et d’arrangements nucléaires propres aux alliances, d’autre part en étudiant les régimes de non-prolifération, de contrôle et de désarmement (tout en soulignant le lien intrinsèque entre ces deux thèmes, les alliances ayant contribué pour une large à la non-prolifération durant la Guerre Froide).

Enfin, il s’agit d’étudier les apports des grandes « traditions » théoriques des relations internationales (réalisme, institutionnalisme libéral, constructivisme) aux réflexions sur le rôle de l’arme nucléaire dans l’évolution de la nature et de l’exercice de la puissance sur la scène internationale, dans les motivations des acteurs étatiques pour se doter de cette arme, ou pour y renoncer, ainsi que dans la structuration de nouveaux ordres et/ou systèmes internationaux en 1945 et 1991. Ce dialogue fécond avec les sciences politiques vise à restituer à la fois le contexte de construction de l’objet de recherche qu’est le nucléaire militaire, et le contexte d’émergence et de diffusion de grands narratifs sur cet objet, dans le cadre d’une lecture critique des régimes d’historicité et des « complexes militaro-intellectuels » qui ont marqué ces contextes. 

 

II. Pour une histoire transnationale du nucléaire militaire 

(Trois séances programmées les 06/12 ; 13/12 ; 31/01)

En second lieu, ce séminaire s’inscrit dans une démarche à la fois internationale et résolument transnationale. Il s’agit de privilégier les approches relationnelles – entangled, shared, connected historiesdans le monde anglo-saxon – afin de retracer l’émergence des réseaux et communautés épistémiques internationaux qui participent aux phénomènes de transferts, médiations, circulations, et réceptions des idées et pratiques entourant les armements nucléaires, voire aux phénomènes d’acculturation et d’hybridation à ces idées et pratiques.

D’une part sont étudiés les contacts et échanges croisés entre communautés politico-stratégiques (diplomates, soldats, fonctionnaires internationaux, experts etc.), communautés scientifiques (ici étudiées pour leurs engagements politiques ; pour leurs coopérations scientifiques, cf. infra), et communautés issues de la société civile, en particulier les mouvements successifs de mobilisation en faveur du désarmement nucléaire. Une attention particulière est portée aux conditions socio-politiques de ces contacts et échanges (régimes juridiques et politiques, rapports de force, besoins mutuels) mais aussi à leurs conditions matérielles (en étudiant notamment les lieux de ces échanges, en mobilisant les apports du spatial turnet de notions comme celle de middle ground). 

D’autre part sont étudiés les impacts avérés ou supposés de ces mouvements sur les processus décisionnels impliquant l’arme nucléaire, en veillant à conserver une approche chronologique distinguant les mouvements post-Hiroshima, encore liés aux pacifismes de l’entre-deux guerres et de la Deuxième Guerre Mondiale, et ceux des années 1970-80.

  

III. Pour une histoire des sciences du nucléaire militaire

 (Trois séances programmées les 07/02 ; 21/02 ; 14/03)

En troisième lieu, ce séminaire s’inscrit dans une démarche d’histoire des sciences, dans une perspective interne certes, compte tenu des évolutions techniques qui ont scandé les programmations militaires depuis 1945, mais également externe, s’attachant à l’étude des rapports aux pouvoirs et aux sociétés, et ce sous trois angles principaux.

Tout d’abord, dans le cadre des relations entre sciences et guerre, il s’agit de mettre en lumière l’enchevêtrement particulièrement dense des considérations politiques et techniques dans le domaine nucléaire, en soulignant le rôle clé de certaines innovations technologiques sur les idées et pratiques entourant l’arme nucléaire depuis 1945, tout en tenant compte des phénomènes de distorsions dans les réceptions de ces innovations par les pouvoirs et les sociétés. En corollaire, il s’agit d’intégrer à ce champ d’étude les exigences politiques qui ont pu initier, appuyer ou à l’inverse contraindre les processus d’innovation – comme c’est le cas de l’interdiction des essais nucléaires.

Ensuite, il s’agit d’étudier le rôles des savants – et techniciens, au-delà d’une histoire « héroïque » des sciences – dans la diffusion d’idées et pratiques relatives à l’armement nucléaire, notamment dans le cadre de leur rôle dans la diffusion de savoirs et savoir-faire proprement dits (incluant les activités clandestines et d’espionnage comme celles de coopérations libres ou encadrées), ainsi que dans la création et l’animation de lieux d’échanges et de circulations (les laboratoires, les revues, les conférences). 

Enfin sont présentés divers apports de l’histoire environnementale du nucléaire militaire, portant sur la gouvernance des programmes nucléaires militaires sous l’Anthropocène, sur les liens entre programmes militaires et civils (excluant les liens avec les phénomènes de prolifération étudiés supra), et sur les représentations environnementales qui leurs sont associées, en lien avec la dernière partie du séminaire. 

 

IV. Pour une histoire culturelle du nucléaire militaire 

(Deux séances programmées les 28/03 et 04/04) 

Cette quatrième approche constitutive du séminaire mobilise les apports de l’histoire culturelle, à partir d’une historiographie très dynamique, bien qu’encore largement nationale et dominée par des travaux portant sur les Etats-Unis. 

Il s’agit d’une part d’étudier l’impact de l’arme nucléaire et des évolutions de la perception de la menace nucléaire sur la structuration des cultures politiques des sociétés civiles (opinions publiques, cultures et « mentalités » nucléaires, degré de transparence, consensus, débats, confrontations, relations civilo-militaires, etc.) ainsi que sur leur organisation économique et sociale (complexes militaires, scientifiques et industriels ; aménagement territorial ; éducation, etc.).

D’autre part, il s’agit d’étudier l’évolution des représentations associées à l’arme nucléaire à travers l’étude des productions culturelles qu’elle a pu susciter (arts et lettres, cultures populaires), et ainsi de mieux appréhender les mémoires, héritages et imaginaires qu’elle a pu contribué à façonner.

 

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